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Atlantic Rift. L’OTAN, une communauté de valeurs dans la tourmente

  • Joel Ficet
  • il y a 21 heures
  • 15 min de lecture


Depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump, les mots les plus souvent employés pour décrire l’état de l’OTAN, principale organisation de coopération euro-américaine, sont ceux de « tensions, « crise », « conflit » ou encore « rupture »…  Alors que la tonalité générale des leaders européens, depuis son premier mandat, était celle de la conciliation (notamment sur la question des dépenses militaires), la multiplication des désaccords (Ukraine, Groenland, Gaza, Iran …) ont amené un nombre croissant d’entre eux à diagnostiquer une altération irréversible du lien transatlantique.


Ainsi, à la suite du notoire échange houleux à la Maison Blanche entre Donald Tump et Volodimir Zelenski le 28 février 2025, la Haute représentante de l'Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas, déclarait : « The free world needs a new leader »[1]. Friedrich Merz, pourtant ardent atlantiste, exprimait au même moment ses inquiétudes quant à l’avenir de l’organisation : “I never thought I would have to say something like this on a television program. But after Donald Trump's statements last week at the latest, it is clear that the Americans, at least this part of the Americans, this administration, are largely indifferent to the fate of Europe.” Il ajoutait même : “I am very curious to see how we are heading toward the NATO summit at the end of June," he said. "Whether we will still be talking about NATO in its current form or whether we will have to establish an independent European defense capability much more quickly."[2]


Certes, les leaders critiques de Donald Trump se hâtent dans la foulée d’appeler à un renouvellement ou à une reconfiguration de l’alliance.  Cependant, après les revendications exorbitantes de l’administration Trump sur le Groenland et l’agression de l’Iran, il semble que le rejet des concessions et de la « diplomatie de la flatterie »[3] à la Mark Rutte[4] soit désormais général. L’ultime illustration de cette rupture est le refus des puissances européennes de l’OTAN (y compris les plus atlantistes, comme le Royaume-Uni ou l’Italie) de participer à la levée du blocus iranien du détroit d’Ormuz.


Il apparaît encore bien improbable que les Etats européens choisissent par eux-mêmes de saborder l’OTAN, alors même qu’une nouvelle Guerre Froide s’est ouverte aux frontières orientales de l’Alliance. Mais la récurrence des conflits internes a fait du retrait américain une perspective plausible – voire comme l’opportunité d’une autonomisation stratégique dans les domaines non seulement militaires mais commerciaux et technologiques.


Une telle évolution soulève une question débattue depuis longtemps les théoriciens des relations internationales : quels sont les facteurs qui expliquent la création, la perpétuation ou la disparition des organisations de sécurité ? L’approche la plus classique en la matière, le réalisme, met l’accent sur le rôle des rapports de force entre puissances, répudiant les idéologies et les identités comme sources de solidarité. Cette vision est encore aujourd’hui majoritaire dans le monde académique, mais surtout, elle imprègne très largement le commentaire journaliste et politique sur la question. Pourtant, l’OTAN se présente, comme l’UE, comme une véritable communauté d’idées dont la cohésion est assurée par le partage de « valeurs atlantiques » : démocratie, multilatéralisme, règlement pacifique des conflits, droits humains, souveraineté, autodétermination des peuples… La conjoncture de crise actuelle, à l’occasion de laquelle ces valeurs sont constamment invoquées ou questionnées, permet de tester l’effectivité du facteur des idées pour l’analyse de l’évolution de l’OTAN. Il faut toutefois pour cela revenir brièvement sur les postulats du réalisme.


Après le réalisme : l’OTAN à l’âge de Trump 


Typiquement, les auteurs s’inscrivant le paradigme réaliste considèrent les Etats comme les seuls acteurs pertinents à considérer pour comprendre les relations internationales, au détriment notamment des ONG ou des opinions publiques nationales. Par ailleurs, ils pensent que les Etats sont animés par des intérêts stables dans le temps : puissance, survie, souveraineté, sécurité, expansion territoriale… La focale est ici mise sur les capacités matérielles (moyens militaires, économie, population, ressources stratégiques, géographie…), qui sont à la fois les moyens et les fins de sa politique étrangère. Enfin, en l’absence d’un gouvernement mondial, les relations internationales seraient spontanément anarchiques et conflictuelles, l’ordre ne pouvant y résulter que de l’équilibre des puissances. 

 

La thèse réaliste dominante concernant la naissance de l’OTAN est que Européens n’auraient reconnu l’hégémonie américaine et accepté de sacrifier leur autonomie stratégique que du fait de la menace soviétique à leur frontière. Les Etats-Unis auraient en retour accepté des règles du jeu contraignantes (égalité formelle des Etats-membres, clause de défense automatique, stationnement de troupes, parapluie nucléaire…), le contrôle de l’Europe étant essentiel dans le cadre de la stratégie de containment du communisme international formulée par Harry Truman[5]. Il s’agit là d’une application de ce que l’on appelle le réalisme défensif, selon lequel les Etats cherchent prioritairement à assurer leur survie et maintenir leur position dans le système international[6].  



Une autre approche, dite du réalisme offensif, considère que les Etats sont principalement intéressés, non à maintenir un équilibre, mais à maximiser leur puissance en vue de dominer les relations internationales (ce qu’illustre la fameuse « guerre des étoiles » de Ronald Reagan)[7]. Des auteurs comme John Mearsheimer voient ainsi dans la mise en place de l’OTAN la conséquence de la volonté des Etats-Unis de contrôler toutes les ressources militaires du bloc occidental, et ce en vue de surclasser à tout moment leurs compétiteurs (voire d’éviter un retour du nationalisme allemand).


Mais ces deux versions du réalisme se rejoignent pour ne voir dans les organisations multilatérales qu’une émanation des rapports de force internationaux, permettant la coordination des Etats ou, éventuellement, la légitimation de la guerre ; leur forme, voire leur existence, devraient donc être étroitement déterminées par les transformations de la structure de l’anarchie internationale.


Les auteurs réalistes tels que John Mearsheimer  n’avaient d’ailleurs pas hésité à annoncer le délitement de l’OTAN après la chute de l’URSS[8]. En effet, pourquoi ses membres auraient-ils continué à consentir à la restriction de leur souveraineté dans un monde désormais unipolaire ? Et pourtant, l’Alliance s’est maintenue, développant de nouvelles missions (anti-terrorisme, maintien de la paix, cybercriminalité, opérations conjointes hors du continent européen…) et s’étendant géographiquement à l’Est. Cette expansion est à l’époque jugée irrationnelle et irresponsable par les réalistes, qui prédisent dans les années 1990 qu’elle aurait pour effet probable de réveiller le nationalisme russe et de créer à l’Est un « dilemme de sécurité »[9].


Plus récemment, la résurgence de l’impérialisme russe (invasions de la Géorgie et de l’Ukraine, attaques hybrides sur les pays occidentaux) a eu pour contre-effet de récréer les conditions de la fondation de l’OTAN et de lui donner une seconde jeunesse : on a vu ainsi 2022 la Finlande et la Suède rejoindre l’organisation, et l’ensemble des membres augmenter leurs dépenses militaires (sous la pression des Etats-Unis, il faut l’admettre). La crise actuelle de l’OTAN est donc à nouveau, pour les réalistes, un grand paradoxe. La rebipolarisation du continent devrait renforcer la solidarité atlantique, et notamment la dépendance des Européens vis-à-vis du parapluie américain. La seule prise en compte des déterminants structurels semble donc incapable d’expliquer la crise actuelle, liée semble-t-il à un facteur de politique domestique : le revirement idéologique de l’opinion américaine et l’élection d’un président à la fois nationaliste et isolationniste.  Le prisme des valeurs rapprochant les membres de l’Alliance peut apporter ici des éclairages complémentaires.  


Une lecture constructiviste : l’OTAN comme « communauté de sécurité »


Ceci renvoie la lecture constructiviste des relations internationales, dont les postulats sont opposés quasiment en tous points à ceux du réalisme : les unités d’analyse privilégiées du constructivisme ne sont en effet pas uniquement les Etats, mais des acteurs sociaux opérant potentiellement à tous niveaux (gouvernements, organisations internationales, sociétés nationales…). Les intérêts défendus par les gouvernements n’y apparaissent pas fixes, mais sont le produit de luttes de sens portées par des mobilisations socio-politiques, telles que la droite isolationniste américaine. Enfin, et c’est là son postulat le plus fort, les idées (valeurs, normes, croyances, expertise…), négligées par les réalistes, déterminent les choix et stratégies des acteurs internationaux : d’une part, les facteurs comme le sentiment d’identité, les émotions ou les symboles guident les décisions des gouvernements autant que les intérêts matériels ; d’autre part, les diplomates reconnaissent la nécessité, pour des raisons de légitimité, de se conformer au moins  en apparence aux grands principes du droit international ainsi qu’au multilatéralisme consacré par les textes fondateurs de l’ONU.


Un concept, celui de « communauté de sécurité », applique ces principes à l’étude des organisations internationales[10].  Inspiré par les travaux précurseurs de Karl Deutsch, ce concept présume que la naissance d’organisations supranationales telles que l’OTAN (mais aussi l’Union Européenne) est conditionnée à une homogénéité des valeurs et des identités entre les populations de ses Etats-membres[11]. L’OTAN ne tirerait donc pas seulement sa légitimité de son utilité stratégique face à un ennemi commun, mais d’un sentiment de proximité, de « we-ness », qui justifie que les Etats acceptent un engagement international restreignant leur souveraineté. Et effectivement, l’OTAN a toujours été présentée, pas seulement comme un bloc militaire, mais comme une alliance des démocraties[12].  


La persistance de ce sentiment parmi tant les dirigeants que les citoyens des pays occidentaux serait ainsi ce qui explique la survie de l’organisation après la Guerre Froide. Sans son existence, la recherche naturelle de souveraineté aurait amené les Européens à considérer l’influence américaine sur l’OTAN comme aussi intrusive que l’expansion soviétique en son temps ; inversement, Etats-Unis auraient perdu leur incitation à engager troupes et moyens financiers en Europe.


L’hypothèse posée ici est que les Etats-membres prennent au sérieux la dimension normative de l’Alliance, mais que l’homogénéité des valeurs politiques au sein de l’organisation n’est plus aujourd’hui une donnée acquise. Notamment, les Européens perçoivent la voie illibérale suivie par leur partenaire américain comme une atteinte au sentiment d’identité au nom duquel ils ont accepté le leadership des États-Unis depuis la Seconde Guerre Mondiale.  Si les dommages à l’OTAN apparaissent irréversibles, c’est que ceux causés à la démocratie américaine le semblent aussi.


Les valeurs atlantiques en perspective historique


Il est à noter que la vision de l’OTAN comme communauté de valeurs est présente dès les débuts de l’organisation. Celle-ci est en effet bien décrite par ses fondateurs, non comme un simple arrangement sécuritaire, mais comme une union des démocraties. Le préambule du traité de l’Atlantique déclare ainsi que les signataires sont « déterminés à sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit ». Les créateurs de l’organisation étaient donc conscients  que le socle de l’organisation était donc, au-delà des considérations stratégiques, un héritage politique et culturel partagé. Une Assemblée parlementaire est d’ailleurs adjointe à l’OTAN en 1955 pour donner une substance institutionnelle à ce socle de valeurs.



Un rapport consacré en 1956 à la coopération non-militaire au sein de l’OTAN (« Rapport du Comité des Trois »), adopté à un moment où son unité semblait fragilisée par les tensions autour de l’intervention franco-britannique sur le Canal de Suez, est explicite sur les fondements idéologiques de l’Alliance : « Si la crainte a été surtout à l’origine de l’OTAN, nous avons aussi compris - consciemment ou non - qu’en cette ère atomique, dans un monde où les distances comptent de moins en moins, le moment était venu de grouper en une association plus étroite les nations sœurs de l’Atlantique et de l’Europe occidentale à des fins autres que strictement défensives […] Les gouvernements et les peuples intéressés sentaient que cette plus grande unité était à la fois naturelle et souhaitable, que cette communauté de traditions culturelles, de libres institutions et de concepts démocratiques qui étaient mis au défi et voués à la destruction par ceux qui les défiaient, constituait aussi une raison de s’unir davantage non seulement pour les défendre mais pour les développer. En résumé, la conscience d’un danger immédiat commun se doublait d’un sens de communauté atlantique ».


De manière frappante, le Rapport du Comité des Trois anticipe la question de la perpétuation de l’Alliance après la Guerre froide :  « Certes, un sentiment de cette nature n’a pas été l’élément déterminant dans la création de l’OTAN ni même son principal mobile. Néanmoins il a fait naître l’espoir que l’OTAN, une fois passée la crise qui motiva sa création, continuerait de se développer ».


C’est ainsi que, après la chute de l’URSS, l’organisation et son Assemblée participeront d’un travail de socialisation politique des élites des pays de l’Est aux normes démocratiques-libérales, par des échanges diplomatiques et parlementaires, par la création d’un « Conseil de coopération nord-atlantique »[13] et par la signature de « partenariats pour la paix » visant à aligner les standards tant stratégiques et matériels que juridiques des armées des ex-pays de l’Est avec ceux des armées occidentales. L’intégration de ces Etats dans l’architecture de sécurité  de l’OTAN contribuera donc fortement à leur transition vers un modèle politique compatible avec l’identité atlantique – ainsi qu’à leur adhésion à l’Union Européenne.   

  

Mais l’affirmation de cette identité a-t-elle réellement eu un impact concret sur le fonctionnement de l’organisation, ou n’était-elle qu’une proclamation  rituelle visant à euphémiser l’autorité de l’hegemon américain ? Afin de répondre à cette question, le politologue Thomas Risse examine dans une veine constructiviste le respect des règles du multilatéralisme et de la souveraineté des membres au sein de l’OTAN[14]. Il établit que, en ce qui concerne les décisions relatives à la sécurité européenne, les Etats-Unis ont globalement joué le jeu de la décision collective, prenant notamment en compte les opinions de la France et de la Grande-Bretagne sur les enjeux nucléaires. Le topos d’une communauté de démocraties opérant sur un pied d’égalité ne constituerait donc pas un mythe.

Risse suggère par ailleurs que le quasi-éclatement de l’organisation durant la crise de Suez n’était pas tant lié à la divergence géopolitique qu’elle a révélé concernant la décolonisation, mais à la  violation perçue tant par les USA que par le Royaume-Uni et la France des principes de la consultation multilatérale, notamment la sincérité et la souveraineté – violation ayant remis en cause la sentiment d’identité nécessaire au maintien d’une « communauté de sécurité ».


Crise de l’OTAN et « dérive » des valeurs atlantiques : perceptions croisées euro-américaines


Ce rôle des représentations peut éclairer le scepticisme exprimé aujourd’hui par de nombreux Européens sur l’utilité et sur la survie de l’OTAN. Ce scepticisme ne résulte pas d’une modification soudaine de la structure des relations internationales, comme l’attendrait le réalisme – au contraire, le conflit ukrainien initié en 2014 est une obsession pour les chancelleries et médias du continent – mais d’une frustration croissante quant au rapport de Donald Trump au multilatéralisme d’une part, de la sensation d’une dissonance croissante entre les climats politiques d’une rive à l’autre de l’Atlantique.


Cette dissonance a connu un pic lors de la conférence de sécurité de Munich du 14 février 2025, où le Vice-Président des Etats-Unis J.D. Vance s’est livré à une attaque en règle contre les conceptions européennes en matière de liberté d’expression, d’antiracisme, de féminisme, de régulation de l’information, de traitement des partis extrémistes ou d’ouverture à l’immigration – comparant explicitement ces conceptions à celles du bloc de l’Est durant la Guerre Froide : « When I look at Europe today, it’s sometimes not so clear what happened to some of the Cold War’s winners”. Il positionne ainsi les valeurs comme véritable ciment de l’Alliance : « The threat that I worry the most about vis-à-vis Europe is not Russia, it’s not China, it’s not any other external actor. And what I worry about is the threat from within, the retreat of Europe from some of its most fundamental values — values shared with the United States of America[15].


A contrario, Vance suggère que c’est l’abandon par les Européens des principes démocratiques communs qui est la véritable cause du manque d’enthousiasme des Américains à les défendre face à la Russie : “For years we have been told everything we fund and support is in the name of our shared democratic values, everything from our Ukraine policy to digital censorship is billed as a defence of democracy, but when we see European courts cancelling elections and senior officials threatening to cancel others we ought to ask ourselves if we are holding ourselves to an appropriately high standard.



La charge est telle que de nombreux autres intervenants modifient leur allocution pour lui répondre. Un des plus véhéments à cet égard est le Ministre de la Défense allemand Boris Pistorius, qui déclare la comparaison avec les régimes autoritaires « inacceptable », et revendique le droit pour les démocraties de se défendre sur le plan de l’information : « Democracy must be able to defend itself against the extremists who want to destroy it. And I tell you as it is: I am happy, grateful and proud to live in a Europe that defends this democracy and our way of living in freedom every day — against its internal enemies and its external enemies.   We know not only against whom we are defending our country, but also for what purpose. For democracy, for freedom of expression, for the rule of law and for the dignity of every individual »[16]. Toutefois, pour tous les Européens, la priorité reste la protection l’Ukraine : les protestations aux propos de Vance restent donc modérées, et accompagnées de rappels diplomatiques à la solidarité atlantique.


Mais à la Conférence de l’année suivante, le ton des Européens est moins nuancé. En réponse à J.D. Vance, Friedrich Merz s’était contenté de quelques phrases sur la répression de la désinformation et d’un coup de griffe contre la guerre des tarifs lancée par Donald Trump. Le 13 février 2026, son jugement est plus définitif :  « A chasm, a deep rift, has opened between Europe and the United States. The transatlantic partnership has apparently ceased to be a matter of course – first in the United States, then also here in Europe, and presumably also here in this room »[17]. Les sources de cette tension ne sont pas à chercher très loin : les menaces de Donald Trump sur la souveraineté du Danemark, perçus bien évidemment comme une atteinte majeure aux normes du multilatéralisme atlantique.  


Et l’agression israélo-américaine contre l’Iran  ne semble pas en mesure de ressouder les dirigeants atlantiques autour de valeurs communes. En effet, les membres européens ont refusé de se joindre à l’attaque, rappelant que l’OTAN est défensive et qu’ils n’ont pas été consultés préalablement à l’opération ; l’Espagne a même refusé à l’armée américaine l’usage de ses bases militaires. Cette posture a amené une fois de plus Donald Trump à évoquer un retrait de l’organisation, qualifiant celle-ci de « tigre de papier ». En réponse, la Grande-Bretagne et la France ont annoncé la création d’une mission maritime multilatérale assemblant une quarantaine de nations non-belligérantes, destinée à pacifier le détroit d’Ormuz après la conclusion d’un cessez-le-feu et à y permettre la circulation. Cette initiative, s’inscrivant dans les pratiques traditionnelles du maintien de la paix (même si elle ne dispose pas à ce stade d’un mandat du Conseil de sécurité), signale en creux l’attachement des Européens aux valeurs du multilatéralisme et le désaveu de la politique de puissance incarnée par les Etats-Unis.

 

Et les opinions publiques ?


Selon Karl Deutsch, l’établissement de communautés de sécurité requiert l’existence d’un sentiment d’identité entre les habitants des Etats qui la censurent. Les perceptions des élites politiques et les discours gouvernementaux ne sont dans cette optique pas seuls en jeu ; il faut également s’interroger sur les croyances profondes des opinions publiques.


Les sondages réalisés auprès des citoyens européens suggèrent au premier abord qu’ils partagent le pessimisme de leurs dirigeants. Une étude, réalisée en janvier 2026 par Cluster17 Pour Le Grand Continent auprès de 9500 personnes dans 9 pays de l’UE,  montrait ainsi que 48% des citoyens européens perçoivent Donald Trump comme un « ennemi » de l’Europe, contre 10% qui le voyaient comme un « ami ». Ici aussi, la crise du Groenland a eu un impact majeur : selon ce sondage, 81 % des Européens considéraient qu’une intervention militaire américaine au Groenland constituerait un « acte de guerre contre l’Europe », et 63 % se déclaraient favorables à « l’envoi de troupes européennes en posture défensive ». Plus encore, 21 % des Européens estimaient qu’une guerre directe avec les États-Unis était probable dans les années à venir — un niveau supérieur à celui observé pour la Chine ou l’Iran.


Toutefois, le diagnostic d’une crise des valeurs est à relativiser : un sondage Yougov de février 2026 suggère en effet que les citoyens européens, en dépit des propos alarmistes de certains de leurs dirigeants comme Friedrich Merz, anticipent un retour à la normale après le départ de Trump du pouvoir… Par ailleurs, les questions portant directement sur le maintien de l’Alliance montrent qu’il n’y a pas d’attente de dissolution de celle-ci   (particulièrement en Pologne et dans les pays baltes). Les citoyens européens constatent donc plus une situation de crise dans les relations qu’ils ne souhaitent de rupture définitive avec les Etats-Unis. 


Les citoyens des USA partagent-ils, quant à eux, la perception d’une dérive idéologique au sein de l’OTAN ? On peut se référer à un sondage Gallup de mars 2026 (donc après la crise du Groënland) sur les priorités de la politique étrangère américaine, aux termes duquel 68% des américains considéraient comme « très important » de « travailler avec les organisations multinationale cille l’OTAN pour protéger la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés » ; seuls 6% affirmaient que ce n’était pas important.


Une autre question portait sur l’engagement des États-Unis envers l’OTAN. Les réponses révèlent que 49% des américains souhaitent le maintien de l’engagement américain tel qu’il est actuellement, 28% souhaitant un engagement accru (contre 20 % en 2024).. Par contre, 14 % des adultes américains aimeraient voir un engagement réduit tout en restant au sein de l’OTAN, et 7 % appellent à un retrait complet. L’Alliance atlantique reste donc très populaire – suivant peut-être un courbe inverse à la politique étrangère aventuriste de Donald Trump. Une nuance est toutefois importante. Le public américain semble ici, comme sur d’autre sujets, très divisé : si les démocrates et les indépendants soutiennent massivement l’OTAN, c’est le cas de moins de 45% des républicains. Or, le président actuel a montré qu’il ne se souciait guère d’élargir sa base, même à l’approche des élections de Midterm ; le consensus pro-OTAN global n’est donc pas forcément de nature à modifier à court terme la politique étrangère de l’administration Trump. Mais pour autant que l’opinion soit un facteur agissant des relations internationales, l’hypothèse peut être posée que la source de la crise de la « communauté de valeurs » atlantique est liée au triomphe temporaire d’une minorité radicalisée aux Etats-Unis, pas au changement structurel qu’ont cru diagnostiquer certains dirigeants européens.


Les photographies illustrant ce post sont issues du site de l'OTAN.


[1] The Guardian, “‘Free world needs a new leader’, says EU foreign chief after Trump Zelenskyy row”, 1 mars 2025.

[2] “Germany’s Merz vows ‘independence’ from Trump’s America, warning NATO may soon be dead”, Politico, 23 février 2025.  

[4] “‘Daddy’ diplomacy: Donald Trump turns allies into vassals”, El Pais, 30 juin 2025.

[5] William Park, Defending the West: A History of NATO, Brighton, Wheatsheaf Books, 1996.

[6] Kenneth H. Waltz, Theory of International Politics, New York, McGraw Hill, 1979.

[7] John Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, New York, W.W. Norton, 2001.

[8] John Mearsheimer, “Back to the Future: Instability in Europe After the Cold War”, International Security, 15(1), 1990, pp. 5-56.

[9] John Mearsheimer, “Why the Ukraine Crisis Is the West's Fault: The Liberal Delusions That Provoked Putin”, Foreign Affairs, n° 5, 2014, 77-89.

[10] Emanuel Adler, Michael Barnett,  “A framework for the study of security communities”,  in Emanuel Adler, Michael Barnett (ed.), Security Communities, Cambridge University Press, 2009, pp. 29-66.

[11]  Karl Deutsch, Political Community and the North Atlantic Area, Princeton University Press, 2009 ;

[12] Helene Sjursen, “On the Identity of NATO”, International Affairs, Vol. 80, n° 4, 2004, pp. 687-703.

[13] Institué en décembre 1991, le Conseil de coopération nord-atlantique est remplacé en 1997 par le Conseil de partenariat euro-atlantique.

[14] Thomas Risse-Kappen, “Collective identity in a democratic community. The case of NATO”, in Peter J. Katzenstein (dir.), The Culture of National Security: Norms and Identity in World Politics, New York, Columbia University Press, 1996, pp. 78-113.

[15] Benedikt Franke, Munich Security Conference 2025. Speech by JD Vance and Selected Reactions, 2025.

[16] Id.

[17] Speech by the Federal Chancellor at the Munich Security Conference on 13. February 2026 in Munich, German Federal Government Website.


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